Pendant toute la période du confinement, DIRELOT vous offre « UN ARTICLE INTEGRAL » publié dans le magazine en VERSION INTEGRALE. Quelques instants d’évasion… par la lecture.
Le maître, l’enfant et ses crayons
Quand l’affable Maroeil* fait ses contes, on n’est pas surpris…On l’attend depuis si longtemps ce voyage promis par le natif du Tarn, amoureux de la Montagne Noire et sa Cigoure pour parure végétale. Petit, il a ”l’humeur buissonnière du héros de son conte, il vagabonde de ruisseaux en guérets”. L’errance physique dans la nature sauvage libère celle de l’esprit qui construit l’imaginaire. Tout fait prétexte, le moindre ”insecte posé sur un fétu de paille” donne à rêver. Ainsi prospèrent sensibilité et vocation.
Le maître d’école se forme à Versailles, il exerce ensuite dans les Yvelines et finit sa carrière dans le Lot. Dans l’élan créatif de Mai 68 on vit entre amis,”les uns contre les autres”, façon Lelouch, on écrit, compose, chante, vibre, aime et communique déjà à la classe la passion du texte vivant. “Instruire et plaire”, dans la lignée des grands maîtres metteurs en scène de l’humaine condition.
On célèbre La Fontaine et Molière à la manière surréaliste du Robert Desnos de Chantefables et Chantefleurs. Mais que faire de toute cette matière compilée à travers le Temps ? Un album pour enfants ? Pourquoi pas ? rétorque frileusement le monde réaliste de l’édition qui compte les jours du livre-papier mangé par internet et le “prometteur bébé numérique”…

Même menace pour la poésie, passéiste écriture qui sent la naphtaline, obsolète pensum, instrument de torture pour jeunes mémoires oublieuses amputées du gène de la concentration, au vocabulaire peau de chagrin. Compris Maroeil ? Tu rames comme bien d’autres marginalisés à contre-courant, mais tu résistes aussi fort que tu peux avec qui te ressemble. Vous étiez nombreux à y croire encore au Moutier d’Ahun près de Guéret en Mai 2014, à communier en poésie et chansons, à rendre hommage aux vrais beaux textes, les vôtres et ceux des amis, musiciens et auteurs disparus. Et cela t’a réchauffé le coeur et t’est venue l’idée de transformer la mosaïque en tresse vocale.
« Dans ma vieille boite aux lettres,
devinez ce que j’ai trouvé.
Entré par l’étroite fenêtre
un étrange et vivant courrier » – Mésange en boite
Avec Denis Bily arrangeur de talent, tu composes sur mesure la musique de ces onze pièces chantées qui constitueront le conte musical ”L’Enfant et ses Crayons”. Tu soumets le projet à l’ouverture d’esprit d’Yves Mas et son équipe du conservatoire de musique et d’art dramatique du Grand Cahors et plus particulièrement à Fanny Bénet professeur du “p’tit chœur”. Elle adhère avec enthousiasme, retranscrivant pour piano la partition initiale. Et puis nos jeunes choristes travaillent sur livret individuel, répètent inlassablement les séquences de l’originale production scénique du jeudi 18 Décembre à l’Auditorium.
Belle réponse spontanée de cette centaine d’apprentis de dix ans made in Lot à qui aurait pu douter de l’intérêt d’enfants d’aujourd’hui à retrouver les sentiers intemporels du Merveilleux. Merci pour eux, Maroeil, tu as entrouvert une porte, merci de nous avoir embarqués dans ce voyage initiatique sorte de quête du Paradis perdu !
Enfance dévoyée, manipulée, cible sans défense des insatiables pourvoyeurs de mesquins bonheurs tout faits, prêts à consommer, simplement destinés à tromper l’ennui, relève la tête, ma belle, tu fais la fierté de tes parents et éducateurs, tu as affronté la difficulté en produisant quelque chose d’unique ! Libre et solidaire, tu as osé , goûté partage et passage par la porte étroite de l’Art qui t’a fait de l’oeil et qui rend si beaux les visages…
Petit, petite prenez vos crayons de diversité, écrivez, Pauline, Jules, dessinez plutôt Charlie, Emilie la libellule bleue, les facéties de l’écureuil, la complainte des champignons… Bien sûr que ça nous parle ! Qui ne les connaît pas ? Butine, Abdel, dare-dare avec l’abeille qui refuse d’avoir le bourdon ! Non, Rachel tu ne rêves pas “dame châtaigne dans sa bogue avec sa coiffure en buisson est devenue un hérisson”. Le vieux forestier au chapeau mou est bien le clone de Maroeil. Comme lui, il connaît de trop belles histoires dont celle de “l’animalicieux”. Magique ! On compte jusqu’à cinq pour découvrir l’ornithorynque ! Quant à la conversation de pic-épeiche et martin pêcheur, nous la tiendrons aussi secrète que la bosse de Polichinelle car “les promesses trop belles que font certains oiseaux souvent à tire d’aile, s’envolent aussitôt.” Allez plutôt Léa, Gladys et toi Vincent voir du côté des papillons qui ont “la chance folle d’être un beau dessin qui vole”. Souhaite , Karine, repos mérité à mésange bleue, factrice de l’espoir, tandis “qu’orange douce” suit lentement sa course, “déploie sa chevelure rousse” jusqu’au bord fondant de la nuit…Mais oui, c’est très sérieux Sébastien, cette histoire d’amour de l’étoile et du poisson qui ont pour descendance l’étoile de mer !
Maroeil a lâché son micro, Fanny fermé son piano sur une implicite promesse, celle d’un autre conte dont la mer serait le théâtre. Saint Preux n’a t-il pas déjà conté la folle aventure du piano sous la mer ?
Aux crayons de lune et d’humour citoyens, formez vos bataillons, marchons, chantons ! Ne laissons personne voler nos passions ! Célébrons le livre émancipateur ! La vie est une fête avant que d’être un songe.
* Maroeil alias Bernard Rascol et inversement…C’est le regard de la mare lisse qui nomme les choses, l’envers de soi pour ses égéries : Nicole son épouse et Célia sa fille.
Textes Alain Idez – Photos Bernard Rascol

